Straight, l’art et la réflexion

Bordeaux recèle d’artistes plus ou moins visibles dans les médias. La popularité et le talent restent toutefois à dissocier. Comme à son habitude, Hip Open fait le choix de valoriser le talent et la réflexion, et l’incarne par cet échange avec Straight. Un MC qui a l’art et la manière d’exprimer ses idées en impactant les esprits.

Straight, kickeur de longue date, a su faire ses preuves dans le rap grâce à la scène : open-mic, battles, concours, jusqu’à lui-même organiser des concerts… Il commence à écrire ses premiers textes en 1993. En 1997, il forme le groupe FORCE N.E.G avec Many G. Ensemble, ils débutent les concerts, les freestyles radios et les rencontres avec d’autres artistes. Puis en solo, Straight continue la scène et les enregistrements, lorsque son acolyte Many G quitte Bordeaux pour poursuivre sa carrière de footballeur. Ici, Straight se fait un nom et remporte notamment le End Of the Weak Bordeaux en 2007.

 

« Unpop Music » est le titre de l’album de Straight, sorti en 2019. Un nom qui annonce la couleur, qui choisit son camp et qui prend position, tel un pied de nez à l’industrie musicale. Deux compilations sont sorties également, Archive 1 et 2, dont les morceaux datent de 2000 à 2018.

Peux-tu nous parler de ton équipe sur scène et de tes beatmakers ?

Déjà, je fais mes propres beats. Et il y a un beatmaker qui m’envoie des instrus, avec qui je travaille et avec qui je m’entends très bien. C’est Moonbeatz. Comme on est sur différents projets, on cherche aussi des beatmakers mais c’est vrai que je suis très difficile au niveau beats. Pour ma création, je parle. Je suis très « boom bap » mais pas forcément lent, pas forcément smooth, j’aime bien quand c’est hardcore, quand ça tape vraiment. Je suis très difficile car pour moi, il faut que ça sonne. J’aime beaucoup le sample ou la compo en acoustique, parce que c’est ce que je fais. C’est là que je me reconnais le mieux, ce qui ne veut absolument pas dire que je n’aime pas ce qui se fait à côté mais c’est juste que pour ma création, c’est ce que je préfère. Donc ça restreint les beatmakers…

Et pour mon équipe sur scène, je suis avec Nesta le Saint, Many G et DJ Tony Trang depuis 2016. Ensemble, ça fonctionne bien. Déjà, car humainement on se connaît tous et musicalement on est vraiment sur la même longueur d’ondes… Il y a vraiment une alchimie quand on est ensemble que ce soit en répét’ ou sur scène.

Au sujet de l’organisation de concerts… Etait-ce une volonté ou une nécessité ?

On n’est pas programmé partout. C’est très difficile d’être programmé si l’on n’a pas les contacts. Il y a vraiment une difficulté d’accès à la scène. Donc que ce soit la première soirée que j’ai organisée à Pessac ou d’autres après, c’était surtout pour ne pas dépendre… Ne pas dépendre des institutions. Ne pas dépendre des mairies. Ne pas dépendre des programmateurs de grosses salles de concerts qui choisissent les premières parties. Ce n’était pas une revendication contre leur choix, c’est juste que l’on n’en faisait pas partie. Donc il fallait bien que l’on se débrouille pour jouer, alors on a organisé nos propres concerts. On ne voulait pas passer notre temps à courir après eux.

Et aujourd’hui, on en est encore là. Maintenant, j’ai un peu plus de notoriété, sans fausse modestie ni sans trop me la péter. Donc j’ai accès à quelques premières parties de temps en temps mais par rapport au rythme auquel on est censé jouer, ça ne le fait pas donc on est obligé de jauger avec des concerts que l’on organise nous-mêmes. Tu sais, l’événementiel c’est un métier très dur, surtout pour nous dont ce n’est pas le métier, entre l’organisation, notre taf à côté et jouer sur scène le jour J… C’est un sacrifice mais si on ne le fait pas, il ne se passe rien.


Revenons à l’artistique… Quel est ton rapport à l’écriture ?

Pour moi, l’écriture marche premièrement à l’inspiration et après c’est le quotidien. Pour moi, l’inspiration c’est une pulsion. Quand tu es vraiment inspiré… Parce qu’il arrive aussi que l’on écrive des textes parce qu’il faut écrire, on est réuni, on a une instru, on a trouvé un sujet, il faut écrire. Mais l’inspiration, la vraie, celle qui est profonde, c’est quelque chose que tu ne cherches pas. C’est quelque chose qui vient. Tu es en train de marcher, tu es en train de travailler ou de faire autre chose qui n’a rien à voir avec la musique et là, ça te vient. Et c’est valable pour la composition comme pour l’écriture. Tu ne t’es pas dis « tiens je vais écrire cette punchline », c’est cette punchline qui est venue dans ta tête, toute seule. C’est bizarre, c’est quelque chose de très bizarre à ressentir. Une fois le texte écrit, on se rend compte que c’est comme si on avait fait quelque chose qui est au-delà de nos capacités. Si j’avais réfléchi pour dire ça, je n’aurais pas pu le faire. L’inspiration te vient, alors que tu n’y as pas pensé, que tu n’y as pas réfléchi. Si tu veux réfléchir, tu ne seras jamais aussi fort qu’au moment où tu étais très inspiré.

D’où vient cette inspiration ?

Bon, je sais que certains vont trouver ça farfelu mais je crois qu’il y a un lien cosmique entre tout le monde. Entre les gens, il y a un lien et peut-être que pour l’inspiration, il y en a une part aussi. Une part de ce lien qu’ont tous les humains. Toi, tu as une pensée, et cette pensée là, elle part. Elle est immatérielle certes mais elle est encore là, elle est quelque part.

Tu penses que ce serait le fait de capter des pensées qui sont dans l’Univers et qui te parviennent…

Je n’en sais rien, peut-être. Je ne peux pas le décrire. C’est peut-être comme ça que je le ressens. Parfois je me dis « pourquoi j’arrive à dire ça », je n’ai pas les études pour et en fait je fais des textes, une fois que tu les lis, tu pourrais te dire « ça, ça sort de la fac de sociologie ». Comment cela se fait ? Tu es magasinier-cariste mec, tu n’as pas de diplôme et tu écris ça ! Donc ça vient d’où ? Après il y a le vécu, il y a l’expérience. Il n’y a pas que l’école… En tout cas ce sont des choses difficiles à expliquer, de la part de l’auteur je pense. J’écoute des textes d’autres artistes que je trouve aussi hyper réfléchis, hyper bien écrits et cela m’impressionne à chaque fois. J’ai beau être artiste, j’ai beau me dire que j’ai largement le niveau d’écrire ce qu’il écrit, quand j’écoute je suis quand même impressionné.

Ce pourrait aussi être lié à l’inconscient, comme à l’intelligence cosmique…

C’est ça… Oui, comme on dit, il y a ce que l’on fait de manière inconsciente, c’est exactement ça. Et oui, je pense qu’il y a de ça dans l’inspiration. Il y a beaucoup d’inconscient qui vient se mélanger à ton conscient en fait. L’inspiration est peut-être dans la limite entre les deux. L’inspiration est à la frontière entre le conscient et l’inconscient donc elle arrive à trouver les mots, mieux que tu le ferais consciemment.

Là, ta réponse est digne de la fac de psycho ! Pour revenir à la socio, ton morceau « Le monde à l’endroit », me paraît être une analyse sociologique et philosophique très claire, qui résume bien notre époque. Donc j’ai envie d’en savoir plus… Quel regard portes-tu sur la société ?

« Le monde à l’endroit »… J’ai fait ce morceau parce que je me suis dit qu’en ce moment on est en train d’inverser les valeurs. Il y a plein de choses qui devraient être condamnées et qui aujourd’hui sont félicitées. On essaie de te faire croire que ce qui est mal est bien et ce qui est bien est mal. Bon, je te le résume là. C’est du ressenti avant tout. On sait que l’on vit une situation qui n’est pas normale même si l’on ne met pas de mots dessus, on le ressent. Donc à partir de ce ressenti, j’ai fait « Le monde à l’endroit » dans le sens où il y a quelque chose qui ne va pas. On est vraiment dans une période qui ne va pas, c’est-à-dire que l’on est en train d’accepter des choses qui sont complètement abjectes.

Lorsque tu viens et que tu commences à parler de ces choses avec lesquelles tu n’es pas d’accord, il y a déjà tout un arsenal rhétorique qui est mis en place pour coller des étiquettes, genre tu n’es pas d’accord avec tel journaliste, cela veut dire que tu es complotiste… Tu penses que la télé-réalité c’est médiocre et que cela n’a rien à faire dans notre culture, c’est que tu es un hater. A chaque fois, tu as déjà un mur contre toi. Ils ont tellement anticipé le truc, avant même que ton argument arrive, tu es déjà face à un mur. Là je te cite 2 exemples mais il y en a plein d’autres. Cela marche comme ça dans tout. Et en fait, tu finis par te dire « c’est le monde à l’envers, on marche sur la tête ! » L’idée vient de là… Comment cela se fait qu’aujourd’hui, on arrive à accepter ce qu’il se passe ? Comment on en arrive là ? Alors qu’il y a peut-être ne serait-ce que 20 ans, un Président qui aurait dit à son peuple « vous avez plus de devoirs que de droits » se serait fait lyncher. Aujourd’hui, le mec dit ça, ça passe. Tu râles un peu puis tu repars à l’usine quoi.

Aujourd’hui les exemples sont tellement flagrants, avant c’était un peu plus caché. Aujourd’hui, on a beaucoup plus accès à l’information, on capte beaucoup plus les éléments de langage utilisés par la presse et par les politiques donc on arrive beaucoup plus à déceler quelqu’un qui est en train de nous la mettre à l’envers.

C’est toujours utile de faire des études, que ce soit en socio ou en psycho ou en philo mais aujourd’hui quelqu’un qui vit les yeux ouverts, il le voit. Il n’aura peut-être pas forcément les mots pour vraiment le décrire mais quelqu’un qui vit les yeux ouverts, il voit ces choses-là. Il voit que l’on est en train de nous mentir.

Comment peut-on agir face à une telle prise de conscience ?

Ce qui est très compliqué c’est que l’on est face à un phénomène mondial, il ne s’agit pas que du gouvernement français. Ce qui est en train d’être mis en place, c’est pour l’Europe et pour le reste du monde. Les manifestations, ce n’est pas que chez nous, c’est au Chili, c’est à Hong-Kong, c’est un peu partout dans le monde. En fait, le problème c’est : comment avoir une prise de conscience collective ? Déjà, ne serait-ce que localement pour que cela se transforme au niveau national et ensuite sur le plan international.

C’est dur, c’est très compliqué. Je n’ai pas la prétention d’avoir une solution. Je sais que ça ne va pas mais dire comment ça va aller, c’est très compliqué. Après je sais qu’à notre échelle, les petites actions que l’on peut faire, c’est déjà moins consommer et moins consommer de manière ciblée, de moins consommer chez celui qui finance la campagne de celui qui est en train de nous la mettre à l’envers, par exemple. Ne pas regarder certaines chaînes de télé, pour faire chuter leur taux d’audimat. Par exemple, je ne regarde plus la télé, mes légumes je ne les achète plus dans la grande surface, je vais chez le maraicher du coin. Parce qu’en fait c’est l’entreprise qui a le pouvoir. Ce n’est plus le gouvernement. Le gouvernement travaille pour l’entreprise. C’est l’entreprise qui gouverne.

Donc pour enrayer l’entreprise, tu n’es pas obligé de rentrer dans le magasin et d’y foutre le feu. Tu peux tout simplement ne jamais aller dans ce magasin. Et plus on va être nombreux à ne pas y aller et plus l’entreprise perdra son pouvoir… Bon, ça paraît utopique dit comme ça, mais la révolution violente ne mènera à rien, elle va juste mettre des politiques différents qui feront les mêmes choses.

Dans ton morceau « Le monde à l’endroit », tu prends l’exemple de Madame Nature VS Monsieur Capital. C’est bien l’enjeu de la société actuelle : soit retourner vers la nature parce que c’est la nécessité, soit courir encore vers le capital et provoquer la destruction de tout…

C’est ça… La prise de conscience, c’est de comprendre que l’on n’a pas le choix. Ce n’est pas retourner à la nature parce que j’ai envie de marcher pieds nus toute la journée et de dormir dans un hamac entre deux arbres. Ce n’est pas pour ça. Moi aussi j’aime bien la ville, conduire ma bagnole, utiliser mes gadgets électroniques, aller sur internet, etc. La vérité, c’est que l’on n’a plus le choix. Si on continue tout ça, on va tous crever avec de l’argent ou pas. C’est aussi simple que ça. On est tous censés être comme ça mais il y a des gens qui ont beaucoup plus de facilité avec la nature, avec les animaux. C’est très dur de sortir de la ville, de sortir de son confort et de se dire « maintenant c’est fini ». Appuyer sur un bouton, avoir de la lumière, ça va s’arrêter. Si l’on n’arrive pas à se sortir de ça, même si on accuse les politiques…c’est de la faute de tout le monde. Et de moi le premier.

Qui est prêt aujourd’hui à abandonner sa bagnole ? Parce que l’on se dit que si on ne le fait pas, on va tous crever. Non, on préfère aller jusqu’au bout. On va jusqu’au bout. On va tous utiliser notre douche, mettre de l’eau chaude, on va tous consommer au taquet du plastique, des trucs à jeter… On continue, on continue mais ça va s’arrêter, ça va s’arrêter dans tous les cas. Tout ça, ça a une fin. C’est périssable. Nous, on ne le comprend pas, on ne prend pas en compte les leçons de l’Histoire… On ne se rend même pas compte… Il y a eu l’Empire Romain, l’Empire Egyptien, ça a duré 2000 ans. Nous, nous sommes dans l’ère industrielle, elle a 200 ans et c’est déjà la crise ! Elle a 200 ans l’ère industrielle, elle date de 1800. Ce n’est pas vieux, c’est hier, même pas, c’était il y a 5 min à l’échelle de l’Histoire donc là on part sur un truc complètement farfelu. C’est ce que je montre dans « Le monde à l’endroit »…

On dit aux gens de prendre conscience qu’ils font les mauvais choix et après on leur dit « vous êtes des utopistes ». Non, l’utopie c’est de continuer à croire que l’industrie va nous sauver la vie parce que l’industrie est en train de nous tuer ! L’industrie et le capitalisme sont en train de nous tuer. Et nous, on nous dit « non, vous êtes des utopistes… » Non. Sinon continuons, c’est cool, on va être riche mais on va crever. Donc c’est bien, on va mourir plein de billets dans les poches.

Merci pour cette réflexion. Un dernier mot à propos de Bordeaux ?

Au niveau du Hip Hop, je dirais que Bordeaux est un puits. Il y a beaucoup de ressources, il y a beaucoup de rappeurs, il y a beaucoup d’écoles différentes. Si je dois apporter un bémol, c’est que l’on a du mal à se connecter entre rappeurs, on a du mal à s’unir. Je trouve cela dommage mais il y a vraiment de quoi faire et il y en a vraiment pour tous les goûts. C’est quelque chose de positif et Bordeaux est en train de prendre un nom sur le plan national aussi donc on va faire en sorte que ça continue et que ça s’améliore.

                     
NJ

 

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