Arrêt sur images

Une ballade au Marché de Lerme à Bordeaux s’est imposée pour découvrir l’univers du light painting, à l’occasion de l’exposition « Lumières croisées de Bordeaux à Casablanca » d’Alexandre Dupeyron et Yann Chatelin. Une belle surprise !

Rencontre avec Alexandre Dupeyron

Devenu photographe par passion, Alexandre est autodidacte. Après ses études, il part à Paris où il travaille le jour et passe ses nuits à arpenter les rues de Paris à faire de la photo. La nuit, il photographie les graffitis et suit des graffeurs comme RCF1 et d’autres anciens du milieu graffiti parisien… « C’est là que j’ai commencé à utiliser la technique du fill-in… J’utilisais des lampes mais à cette époque, j’étais derrière l’objectif et j’illuminais certaines parties du décor pour les sublimer ou les faire ressortir naturellement du paysage. »

Après son expérience parisienne, il part au Darfour pendant le génocide. Un peu comme son baptême du feu, à son retour, ses premières photos sont publiées dans Le Figaro et il fait sa première expo… « C’était une expo sur les réfugiés soudanais au Tchad qui sensibilisait les gens sur ce génocide en cours et sur les conditions des réfugiés. Ce sont les Nations Unies qui m’ont financé cette expo. Elle a tourné au Conseil de l’Europe à Strasbourg et au Centre Mondial de la Paix à Verdun. »  C’est ainsi qu’il a commencé à vivre du photo journalisme.

Pour définir ton style, pourrait-on le qualifier d’humaniste et urbain ?

Oui, mon travail de photo journalisme tourne autour de l’Homme et je le photographie tout le temps, tous les jours. C’est un peu mon premier amour en photographie, ce que l’on appelle la street photographie. Quand tu dis humaniste, ça me renvoie à tous les photographes humanistes : Depardon, Ronis, Doisneau… Pour moi, c’est vrai que ce sont des piliers, ce sont des exemples.

Ma photo prend toujours l’humain même si maintenant mes derniers travaux sont autour du flou. J’ai tendance à essayer de m’extraire de la réalité, de ne plus montrer le monde tel qu’il est mais plutôt comment je le ressens. Je suis de plus en plus dans de l’affect.


Dans mon travail personnel, ce qui m’importe le plus, c’est de susciter une émotion. Dans un sens ou dans un autre, ce que je veux, c’est qu’il y ait une réaction qui se créé à la vision de l’image. J’essaie aussi d’y injecter beaucoup de poésie, de sentiments, d’émotions qui sont finalement moins immédiats mais qui à mon avis touchent davantage.

Tu as fait pas mal de travaux en Afrique, es-tu attaché à ce continent ou est-ce seulement une question d’opportunités ?

Les deux. Cela a été un coup de cœur lorsque je suis parti au Tchad, en travaillant sur le Darfour. Et ensuite, comme j’étais basé à Casablanca, j’avais un pied sur le continent. Donc je suis parti en commande pour différents journaux un peu partout dans le pays. Même si depuis, je suis parti en Asie du Sud-Est et même en Inde, mon cœur reste profondément attaché au continent africain. C’est vraiment là-bas que j’ai les meilleurs souvenirs et les connexions les plus profondes avec les gens.

Pourquoi l’Inde ? 

Avant, je vivais à Singapour. Il y a une grosse communauté indienne là-bas, ce qui m’en a donné un aperçu. Les quartiers indiens de Singapour sont les plus vibrants, les plus dynamiques. Donc naturellement quand la question de repartir s’est posée, je me suis tourné vers l’Inde. J’ai eu là aussi une commande coporate où il s’agissait de cartographier la jeunesse indienne en photo, cela m’a amené à visiter New Delhi, Bombay et Bangalore et découvrir toutes les sous-cultures des jeunes. C’est comme ça que j’ai vu l’émergence de la culture Hip Hop en Inde. C’était vraiment excitant, il y avait une fraîcheur, c’était les premières soirées Breakdance. Il y avait des gosses qui débarquaient des quartiers pieds nus et qui venaient breaker. C’était génial de voir les prémisses de la culture Hip Hop en Inde. C’est un pays qui est resté complètement hermétique pendant des années et qui par internet a pu s’ouvrir au monde, notamment cette nouvelle génération qui a grandit avec YouTube. En Inde, la culture Hip Hop est en train d’exploser. La première génération date de cinq, six ans, ce n’est vraiment pas vieux. Donc c’était vraiment chouette à documenter et encore plus d’y contribuer !

Avec Yann, on fait partie du crew Slumgods, créé par Mandeep Sethi, un MC membre de la Zulu Nation, qui vit entre Bombay et New Delhi. J’ai travaillé sur un de ses clips…


— Pour revenir en arrière, sa rencontre avec Yann Chatelin s’est faîte lorsqu’Alexandre habitait à Casablanca, tout juste après son retour du Tchad. Il travaillait  en tant que photographe pour un journal progressiste, défenseur des droits de l’Homme et de la liberté d’expression au Maroc. Pour l’un de ses premiers reportages, il se rend à une expo…de Yann Chatelin ! « Je l’ai rencontré là-bas. C’était le début de son travail sur toile. Il était graffeur avant de venir à Casablanca. »

Quelques temps après, ils exploraient le potentiel du light painting ensemble… « On s’est dit qu’il y avait vraiment un truc à faire avec cette technique. Dès le départ, nous avions la conviction que nous étions  en train de défricher quasiment un nouveau médium. Maintenant, ça fait cinq ans. »

ZOOM SUR YANN

 Yann Chatelin commence par le Graffiti et passe à la toile lorsqu’il s’installe au Maroc. Comme beaucoup de graffeurs, son travail était essentiellement orienté sur le lettrage. Sur toile, au départ, c’est aussi le cas. Puis, son travail évolue vers la calligraphie. Une influence certainement due au fait qu’il réside au Maroc… Un pays où la lettre a tellement de formes et où il y a tellement d’artistes qui l’utilise… Il s’est aussi initié au Qalam, roseau taillé en pointe utilisé traditionnellement dans la calligraphie perse.

Cet artiste peintre, calligraphe urbain, spécialisé dans la réalisation d’œuvres de grandes dimensions aux formats composés a exposé régulièrement ses peintures au Maroc, notamment à Casablanca et Marrakech.

Sa rencontre avec Alexandre a été pour lui l’occasion de se lancer dans la photographie. Au cours de leurs voyages, Yann a photographié beaucoup de gens. Depuis, il a intégré dans ces derniers travaux de nombreux portraits qu’il fait au couteau.

LES MYSTERES DU LIGHT PAINTING

Il s’agit d’une pratique spécifique qui nécessite d’être habillé tout en noir et d’être constamment en mouvement, étant donné que tout ce qui est statique apparaît et imprègne la surface photo sensible, en l’occurrence le capteur. Contrairement au peintre classique, la 3D permet aux peintres de lumière de jouer sur les perspectives. Plus ils sont proches de l’appareil, plus les traits paraissent grands et hauts et inversement, plus ils sont loin de l’appareil, plus les traits sont fins et moins lumineux.

Donc il y a cette idée de positionnement dans l’espace et la notion de rapidité d’exécution est également importante. Plus ils vont vite, plus les lumières vont être translucides. Plus ils vont lentement, plus les lumières vont être couvrantes, jusqu’à être totalement blanches. Il y a donc de nombreux paramètres qui entrent en compte… C’est pourquoi Alexandre nous dit :  « On serait incapable de faire exactement deux photos identiques. »


Côté technique, Yann et Alexandre profitent de leur voyage pour rechercher de nouvelles lampes. Cette quête perpétuelle est dans le but de pouvoir obtenir de nouveaux traits, de nouvelles textures. Dans leur travail, le choix des lampes est très important… « Le choix des lampes, c’est un peu comme le choix du pinceau pour un peintre, c’est primordial. Donc plus nous aurons un panel de lampes important, plus nous augmenterons notre capacité de création. »

Les lampes utilisées le plus souvent sont la LED, le néon, le laser et la fibre optique.

L’exposition « Lumières croisées de Bordeaux à Casablanca »

Cette expo a été lancée dans le cadre des journées du patrimoine à Bordeaux, ville jumelée à celle de Casablanca. L’idée de base était de transmettre une vision du patrimoine de ces deux villes mais qui ne soit pas une vision classique. « Notre volonté était de présenter une vision élargie du patrimoine, aussi bien des endroits ordinaires que des lieux insolites, en passant par des endroits classiques et connus de tous. »

Le concept de l’exposition se présente comme une ballade incarnée par deux personnages. L’un représente le casablancais et l’autre la bordelaise. Sur l’ultime photo, les deux protagonistes sont rassemblés… « On a voulu les réunir dans une dernière photo pour faire un appel à la rencontre, à l’échange entre ces deux pays pour qu’ils puissent mieux se connaître. » Un véritable appel à la compréhension et à l’entente entre les peuples qui mérite d’être salué !

Ces personnages ont donné lieu à l’arrivée du pochoir de lumière… « Ce pochoir nous a compliqué la prise de vue. Déjà, on avait l’habitude de travailler à deux. Pour cette série, on a travaillé avec une personne supplémentaire, Ghita Skali qui est une étudiante marocaine en art contemporain. Elle nous a suivi sur toute la production de la série, c’est-à-dire pendant plus d’un mois et demi. »

Alexandre nous explique plus en détail le processus : « Tout est fait en un seul temps. Donc c’est assez compliqué. En fait, j’ai coordonné l’ensemble de nos mouvements. Il y a une composition à faire… L’image est là et il faut composer entre les phases de Yann, mes phases et le pochoir. Une fois que tout a pris sa place, on passe par des répétitions et des répétitions. Cela s’apparente réellement à de la chorégraphie, on a nos lampes dans les mains, on sait qu’à tel endroit, on va utiliser telle lampe, à un autre on va utiliser telle autre lampe. On a plusieurs lampes sur nous et au déclenchement, chacun sait exactement ce qu’il doit faire. Donc c’est une espèce d’orchestration et de mouvements chorégraphiques le temps de la prise de vue. »

Et il ajoute : « Dans le light painting, il y a toujours une part d’aléas. Déjà, on ne voit pas ce que l’on fait. En ce qui concerne nos traits, si tu vois les rushs que l’on dessine, il y a l’idée de base qui reste la même mais il a toujours une part d’improvisation. La difficulté est là. Il faut que l’on atteigne le même niveau en même temps. Cette notion de synchronicité de trois personnes est hyper compliquée à atteindre. C’est pour cela qu’il y a beaucoup de répétitions avant d’arriver à une photo qui est présentée à l’expo. »

Quelques explications…

Cette photo, prise à Bordeaux, a été choisie par Alexandre pour illustrer l’idée d’orchestration : 6 personnes pour la réaliser. « Il y a deux personnes sur le petit îlot qui ont assuré l’éclairage de la base sous-marine qui était totalement plongée dans le noir. Elle a été balayée par des coups de flash et des lampes pendant plus de trois minutes. Le temps de pause a été de 4’27. C’est la première fois que l’on fait un temps de pause aussi long. Une vraie mission… On a mis la voiture sur la berge et posé le trépied sur le toit de la voiture parce que l’on avait besoin de gagner en contre-plongée pour pouvoir avoir cette touffe d’herbe qui nous permettait de positionner notre silhouette pour ne pas qu’elle se retrouve en lévitation. On avait aussi un canoë kayak pour pouvoir faire cette peinture de lumière sur l’eau. Donc pour la réalisation de cette photo, j’ai vraiment eu l’impression de jouer le chef d’orchestre ! »

Alexandre nous a également expliqué qu’avec Yann, ils se refusent d’utiliser Photoshop et la retouche en général. Cette photo le montre bien. Ici, ils sont sur le canoë face à la photo mais comme ils sont en mouvement, ils ne s’imprègnent pas sur la photo même si l’on voit des traces. D’ailleurs si l’on regarde bien, sur certaines photos, on peut apercevoir une tête, une silhouette. « C’est notre cachet artisanal. On a aucune envie de les effacer, au contraire, c’est le petit truc caché de la photo. »

Photo prise à Casablanca, Alexandre commente : « Celle-ci, c’est ma préférée. Elle résulte un peu d’un miracle comme cela peut parfois nous arriver. La photo a été prise à 5h17. Il faut savoir que l’on est toujours en train de jouer avec la lune. La lune c’est notre alliée, c’est un éclairage absolument exceptionnel qui fait ressortir certains éléments du décor naturellement. Et inversement l’arrivée du soleil signifie pour nous la fin. Donc cette photo, on l’a fait in extrémis car il y avait déjà les premières lueurs du soleil. On était en train de se perdre à 5h du mat dans Casablanca… On voit ça et on s’est dit, c’est le moment où jamais, le soleil se lève dans dix minutes, soit on la fait tout de suite, soit on ne la fait pas. La photo a été réussie à la troisième prise ! C’est celle qui nous plaît le plus, à Yann, comme à moi. Il a ce côté surréaliste, notamment avec la lumière rajoutée dans le bâtiment qui est un mélange de fill-in et de light painting… ».

A VENIR… 

Prochain et dernier événement de cette exposition au Marché de Lerme à Bordeaux, le dévernissage qui aura lieu le 20 octobre à partir de 19h. Une grande première pour l’équipe qui va consister à effectuer un mélange entre le light painting et une création musicale électroacoustique. Le côté musique sera assuré par Poivre (collectif Octet), un duo d’électroniciens qui va mettre en place un dispositif de captation de mouvements grâce à des webcams pour suivre le rythme de la performance de light painting d’Alexandre. Chacun de ses traits déclenchera une création sonore. Ce qui permettra de donner de la profondeur, de l’amplitude aux gestes. La finalité : une photo et un morceau de musique composés en direct !

Quant à Yann, il est déjà parti vers de nouveaux horizons, en l’occurrence à Katmandou.

>> Plus d’infos sur :

http://lightpainting-photo.com

http://alexandre-dupeyron.pikibox.com

http://yannchatelin.jimdo.com

http://slumgods.tumblr.com

http://tinydropshiphop.wordpress.com

Publicités

Une réflexion au sujet de « Arrêt sur images »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s